L'instant de grâce

Publié le par Emilie Hanrot

- Maîtresse, je peux prendre des gommettes ?

- Oui, bien sûr, tu sais où elles sont rangées ?

- Même les dorées ? interroge Maddy avec espoir. Je perçois dans ces trois petits mots toute une foultitude de trucs. Un je ne sais quoi très poli qui semble dire « je ne voudrais pas abuser, je sais bien que ce n’est plus Noël, mais je les trouve si jolies, promis j’en ferai bon usage… »

- Oui, bien sûr.

Je le lui ai déjà dit, mais elle ne s’en remet pas : TOUT est en accès libre dans la classe. Sais-tu que c’est toi, Maddy, qui me rends service quand tu te mets à créer et que tu attires autour de toi tes disciples du dessin, modelage, découpage, collage, assemblage, léger bavardage mais exquise autonomie sage ?

Maddy a terminé son travail depuis longtemps, comme à chaque fois. C’est propre, c’est juste, c’est déjà collé dans le cahier. Alors, elle bricole. Elle fabrique des trucs, des bidules. Je lui ai montré comment pencher son bout de scotch sur les dents en métal pour découper des rubans nets, comment plier du papier pour faire des enveloppes…

Elle crée sans faire de bruit. D’ailleurs, je me retourne... derrière moi, je n’entends rien non plus. Les enfants travaillent en silence. Chacun à sa tâche. Je tourne mon vissage vers le soleil, il me chauffe la joue, je pivote vers la porte, je perçois les voix basses de deux enfants qui jouent au train dans le couloir sans se disputer. Abdul recopie ses premiers mots en attaché. Au sol, Yoachim est penché sur un puzzle de cent pièces. Attends ! Rewind ! J’ai fait quoi ? J’ai profité d’un rayon de soleil en plein après midi ? En présence des élèves ? Aurais-je appuyé sur pause ? Vivrais-je un moment de classe en pleine conscience ? Pincez-moi.

Etat de grâce (laïque cela s’entend).

Même ceux qui ne font rien le font de manière tout à fait sympathique.

En fait, chacun est occupé. Personne n’embête qui que ce soit. Pas de chamaillerie, pas de mauvais esprit, pas de « MAÎÎÎÎÎÎTREEEEESSE ! », pas de course, pas de cris.

Le calme est si complet que je m’entends proposer à mi-voix:

- Les enfants, ça vous ferait plaisir de travailler en musique ?

- Oui !

- Tu peux mettre…

- Je te coupe ! Je ne mets pas « Sapé comme jamais » !

Rire général.

- Alors, « Allez tu viens » ?

- Entendu (c’est une chanson enfantine très entraînante).

Je branche mon Iphone à son poste et trouve ma playlist « chorale école ».

Lecture aléatoire.

Ils fredonnent en travaillant. Les têtes hochent, les pieds battent la mesure. J’aide quelqu’un qui en a vraiment besoin. J’aime mon métier.

Voilà. C’était le moment parfait du blog. Les jeunes se disent, comment fait-elle? La classe. C’est quoi son secret ?

Eh! Les gars! Onze ans de maternelle, des lectures en voici en voilà, des heures de formation (à la maison on s’entend), du travail, de la remise en question…Y’a pas de mystère.

Bon, j’ai peut-être omis un petit détail. 4 élèves sont absents, et les 8 plus jeunes sont au dortoir… Je n’ai que 13 élèves. Ben oui, c’est de la triche. Je sais, c’était trop beau pour être vrai.

 

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Silvana terroni 23/01/2017 07:07

On partage cet état de grâce ......il est si merveilleusement décrit .
Belle chute qui replonge en effet dans la réalité
Chapeau ma belle !

Emilie Hanrot 23/01/2017 18:11

Merci Silvana!